Une Flûte enchantée sans temple

Le 78ᵉ Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence s’est ouvert le 2 juillet, au Théâtre de l’Archevêché, avec une nouvelle production de La Flûte enchantée : mise en scène et vidéo de Clément Cogitore, direction musicale de Leonardo García-Alarcón à la tête de la Cappella Mediterranea, Sabine Devieilhe en Reine de la Nuit, Brindley Sherratt en Sarastro.

Le rideau est tombé le 21 juillet. Entre-temps, le spectacle a divisé — sifflé par une partie de la salle le soir de la première, salué ailleurs comme une lecture d’une rare cohérence. Nous n’arbitrerons pas ce débat : ce n’est ni notre métier, ni notre place.

Autre chose nous a retenus. Non pas ce que Cogitore a montré, mais ce qu’il a retiré.

Ce que la mise en scène a supprimé

Pas de pyramides. Pas de hiéroglyphes. Pas de prêtres en robes égyptiennes. Rien de ce qui, depuis deux siècles, signale au public : ici, c’est maçonnique.

À la place, une ruine. La première image est un trucage vidéo, le Théâtre de l’Archevêché lui-même effondré, une sorte d’Aix année zéro ; suivi d’images d’archives de l’Allemagne écrasée de 1945, où errent des enfants livrés à eux-mêmes. Les Trois Dames y apparaissent en assistantes sociales.
Puis la vidéo se colorise : l’Amérique des Trente Glorieuses, ses pavillons alignés, ses pelouses sans une herbe qui dépasse. Sarastro est d’abord entouré de médecins inquiétants, avant de devenir promoteur immobilier à Manhattan. La Reine de la Nuit, blessée, finit traînée sur un drap comme une souveraine déchue.

Cogitore dit avoir vu dans l’œuvre « un requiem pour l’enfance ». On peut trouver cette lecture juste ou excessive. Elle a au moins un mérite documentaire : elle produit une expérience que personne n’avait vraiment tentée à cette échelle. Que reste-t-il de La Flûte enchantée lorsqu’on lui enlève tout son appareil symbolique visible ?

Un “Frère“ nommé Mozart

Les faits, d’abord, puisqu’ils sont souvent racontés de travers.

Wolfgang Amadeus Mozart a été initié le 14 décembre 1784 à Vienne, dans la loge Zur Wohltätigkeit, « À la Bienfaisance ». Il avait vingt-huit ans. Il est reçu compagnon le 7 janvier 1785. Il composera pour ses Frères jusqu’à la fin : sa Petite cantate maçonnique est écrite dix-neuf jours avant sa mort, survenue le 5 décembre 1791.

Le cas d’Emanuel Schikaneder, librettiste et premier Papageno, demande davantage de précision qu’on ne lui en accorde d’ordinaire. Sa demande d’admission, datée du 14 juillet 1788, est conservée au musée maçonnique de Bayreuth. Il est initié en octobre de la même année à Ratisbonne, dans la loge Karl zu den drei Schlüsseln. Son affiliation est suspendue quelques mois plus tard, pour une conduite jugée incompatible avec la discipline de l’atelier. En 1791, lorsqu’il écrit le livret, Schikaneder n’est donc pas un maçon en activité.

Ce détail n’est pas une coquetterie d’érudit. Il fissure le récit commode selon lequel deux francs-maçons auraient écrit un opéra maçonnique. La réalité est plus intéressante : un maçon assidu et un homme de théâtre passé brièvement par une loge ont fabriqué ensemble un spectacle populaire, destiné à un théâtre de faubourg, dans une Vienne où ces références circulaient bien au-delà des ateliers.

L’Égypte de Schikaneder vient d’un roman

Voici le point que la mise en scène de Cogitore permet de poser clairement.

D’où vient le décor égyptien qu’il a supprimé ? Pas d’un rituel. D’un roman.

En 1731 paraît à Paris le Séthos de Jean Terrasson, récit d’apprentissage situé dans une Égypte antique largement rêvée. Le musicologue Peter Branscombe y a identifié la source de plusieurs éléments centraux du livret : le serpent de la scène d’ouverture, les épreuves de l’eau et du feu, les paroles des deux Hommes d’armes, l’hymne de Sarastro à Isis et Osiris. S’y ajoute un second texte, celui-là bien maçonnique : l’essai d’Ignaz von Born sur les mystères égyptiens, publié en 1784 dans le premier numéro du Journal für Freymaurer – von Born, savant et maçon éminent, dans lequel une tradition tenace voit le modèle de Sarastro.

Autrement dit : l’imagerie égyptienne de La Flûte enchantée relève d’une égyptomanie savante que le XVIIIᵉ siècle partageait largement, et que les maçons de Vienne ont reçue de leur époque plutôt qu’ils ne l’ont inventée.

Deux écoles s’affrontent depuis longtemps sur ce terrain. Celle de Jacques Chailley, dont La Flûte enchantée, opéra maçonnique (1968) lit l’œuvre comme un texte à déchiffrer de bout en bout. Celle des philologues, qui remontent patiemment aux sources littéraires et se méfient des correspondances trop parfaites. Nous n’avons pas à trancher. Mais on remarquera que les deux, par des chemins opposés, désignent le même endroit : le décor n’est pas là où se joue la chose.

Ce qui est resté

Cogitore a donc retiré les temples, les prêtres, l’Orient de pacotille. Et pourtant, dans son spectacle, Tamino et Pamina traversent les épreuves. Ils en sortent, selon les termes d’un chroniqueur, avec le droit de vivre leur bonheur au sein d’une société aseptisée ; lecture amère, sans doute, mais qui suppose que les épreuves ont bien eu lieu. Le silence tient. Le passage tient. La transformation de l’enfant en adulte tient, elle est même devenue le sujet du spectacle.

C’est ce résultat qui nous paraît remarquable, indépendamment de la réussite artistique de l’ensemble. On a ôté presque tout le visible, et l’architecture est restée debout.

Ce que le Rite Français Moderne y entend

La Loge Terre Adama travaille au Rite Français dit Moderne.

Le terme « Moderne » induit en erreur. Il ne parle pas de modernité : c’est une affaire de famille. La franc-maçonnerie anglaise du XVIIIe siècle s’est scindée en deux courants, l’un dit des « Modernes », l’autre des « Anciens ». Le Rite Français descend du premier. Un nom hérité, rien de plus.

Ses trois premiers grades ont été codifiés par le Grand Orient de France et adoptés en juillet-août 1785. Mozart, lui, entre en loge à Vienne en décembre 1784. Les deux ne se sont jamais croisés et ne savaient rien l’un de l’autre.
Mais c’est la même décennie, et elle cherchait la même chose : une forme.

Une manière d’ordonner le temps, l’espace et la parole pour que quelque chose passe autrement que par le discours. Un opéra en est une. Un rituel en est une autre. Ni l’un ni l’autre n’explique. Tous deux font traverser.

C’est pour cela que La Flûte enchantée nous est familière. Non qu’elle révèle quoi que ce soit – elle ne révèle rien – tout est dans le livret, chanté depuis deux siècles. Mais elle procède de la même intuition : il y a des choses qu’on n’apprend pas, qu’on traverse.

Sous la voûte étoilée d’Aix-en-Provence

Il y a une justesse à ce que cette expérience ait eu lieu ici.

La plus ancienne loge aixoise encore vivante, Les Arts et l’Amitié, a été fondée le 23 février 1772 et affiliée au Grand Orient de France dès l’origine. Avant 1768, les archives se raréfient et l’historienne Monique Cubells signale honnêtement l’obscurité qui entoure les premiers ateliers ; nous nous garderons donc des généalogies flatteuses.
Ce qui est établi suffit : capitale parlementaire, ville de juristes et de lettrés, Aix a offert aux Lumières une sociabilité dense, que Maurice Agulhon a décrite dans Pénitents et francs-maçons de l’ancienne Provence.

Cet été, dans la cour de l’Archevêché, un public partagé a vu un metteur en scène démonter le Temple de Sarastro. Certains sont partis en colère. D’autres sont restés longtemps après les saluts.

Reste une question, que personne n’a posée à voix haute ce soir-là : lorsqu’on retire tout ce qui désigne le sacré, à quoi le reconnaît-on encore ?

La captation de cette production, enregistrée au Théâtre de l’Archevêché, est disponible sur arte.tv.